En mai dernier, j’interrogeais le ministre sur la répartition des primes Rénolution entre communes et entre niveaux de revenus. Deux mois plus tard, l’Institut bruxellois de statistique et d’analyse publiait une étude qui donne la mesure du déséquilibre : les aides à la rénovation ont surtout profité aux quartiers du sud-est de la Région. Un dispositif conçu pour tous n’a pas été accessible à tous.
Une question posée avant les chiffres
Le 20 mai 2026, j’ai déposé une question écrite demandant, pour chaque année de 2022 à 2025, le nombre de bénéficiaires des primes Rénolution et les montants engagés, ventilés par type de travaux, par commune et par niveau de revenus.
La raison de cette demande était simple. La stratégie Rénolution a constitué l’un des piliers de la transition énergétique bruxelloise et a mobilisé des moyens publics considérables. Un tel dispositif ne s’évalue pas à l’intention affichée, mais à ses effets réels : qui en a bénéficié, où, et avec quels revenus. Sans ces données, on ne peut ni mesurer l’efficacité ni vérifier l’équité.
Deux mois plus tard, l’IBSA chiffre le déséquilibre
Le 13 juillet 2026, l’IBSA publiait son Focus n°83, consacré aux inégalités face aux aides à la rénovation. L’analyse porte sur les primes octroyées entre 2022 et 2025 aux logements privés, soit près de 279 millions d’euros et 33 126 dossiers. La Capitale en a rendu compte le 27 juillet.

Les résultats sont sans ambiguïté.
Un rapport de un à soixante entre quartiers. Rapporté à 100 logements, le montant moyen des primes s’élève à 47 292 € à l’échelle régionale. Mais il varie de 2 779 € à 170 179 € selon les quartiers. Les montants les plus élevés se concentrent dans le sud-est de la Seconde Couronne — Uccle, Watermael-Boitsfort, Auderghem, Woluwe-Saint-Pierre. Les plus faibles se situent dans le Pentagone et de part et d’autre du Canal.
Les maisons et les propriétaires occupants ont capté l’essentiel. Les maisons unifamiliales ont concentré 44 % des montants alors qu’elles ne représentent que 14 % du parc résidentiel bruxellois. Les propriétaires occupants ont perçu 51 % des aides alors qu’ils ne concernent qu’un tiers des logements de la Région.
Et surtout : l’écart subsiste une fois ces facteurs neutralisés. C’est le point décisif de l’étude. L’IBSA a recalculé, pour chaque quartier, le montant de primes attendu compte tenu de sa structure de logements. Même à parc comparable, les quartiers du sud-est ont reçu plus que prévu, et le nord et l’ouest de la Région moins que prévu. Autrement dit, la composition du bâti n’explique pas tout.
Ce constat est d’autant plus frappant que le dispositif comportait une dimension sociale explicite : les ménages à faibles revenus et les propriétaires bailleurs bénéficiaient de taux de subsidiation plus avantageux. Le correctif social existait sur le papier. Il n’a pas suffi.
Ce qui a empêché le dispositif de fonctionner pour tous
L’IBSA reste prudente sur les causes de cet écart résiduel et évoque des facteurs liés à l’accès au dispositif ou à sa mise en œuvre. Sur ce point, je veux avancer ma propre lecture, nourrie par ce que je constate dans les permanences et sur le terrain à Schaerbeek.
Une prime Rénolution ne s’obtient pas en cochant une case. Il faut d’abord savoir qu’elle existe, ce qui suppose d’être atteint par une communication qui a largement circulé par des canaux institutionnels, associatifs et professionnels inégalement présents selon les quartiers.
Il faut ensuite comprendre le dispositif : identifier les postes éligibles, constituer un dossier, réunir les justificatifs de revenus, respecter les délais, passer par une plateforme numérique. Cela suppose un accompagnement que les propriétaires des quartiers populaires n’ont, dans les faits, pas trouvé.
Il faut enfin franchir la barrière de la langue. Dans des communes où une part importante des propriétaires occupants ne maîtrise ni le français ni le néerlandais administratif, un dossier technique en ligne n’est pas un obstacle mineur : c’est un mur.
À cela s’ajoute la question du préfinancement. Les primes étaient versées après travaux. Il fallait donc avancer plusieurs milliers d’euros et attendre. Un propriétaire disposant d’une épargne le fait sans y penser ; un autre y renonce.
Le résultat de ces quatre filtres cumulés, ce n’est pas un dispositif injuste dans son barème. C’est un dispositif égal en droit et inégal en accès. Et lorsqu’une aide publique est financée par tous mais mobilisée surtout par ceux qui étaient déjà les mieux armés, elle ne réduit pas les inégalités : elle les redouble.
Une « transition énergétique » qui isole mais ne décarbone pas
Il y a un second enseignement, moins commenté, que je tiens à souligner.
Environ 80 % des montants ont bien servi à améliorer la performance énergétique des logements — l’IBSA le confirme, et c’est une bonne nouvelle. Mais le détail des postes montre où l’argent est allé : l’étanchéité et la couverture des toitures, l’isolation des toitures et des façades représentent à elles seules 46 % du total, soit près de 129 millions.
Le chauffage, lui, est resté marginal. Les pompes à chaleur ont mobilisé 8,2 millions, les chauffe-eau thermodynamiques 1,4 million, et les chauffe-eau solaires 62 000 euros pour dix-neuf demandes dans toute la Région. À l’inverse, les primes destinées aux chaudières — au gaz pour l’essentiel — ont capté 10,9 millions. En clair : le dispositif a financé davantage de chaudières que de pompes à chaleur. Ces primes chaudières ont certes été supprimées à partir de 2023, ce qui doit être reconnu, mais l’ordre de grandeur reste éloquent sur les quatre années.
Isoler le bâti est indispensable et je ne le conteste pas. Mais la Région s’est engagée à diviser par trois la consommation énergétique de son bâti résidentiel d’ici 2050, et l’on n’y parviendra pas en améliorant l’enveloppe de logements toujours chauffés au gaz. Le futur dispositif devra articuler les deux, sous peine de repousser à plus tard — et à plus cher — la sortie des énergies fossiles.
Ce qu’il faut faire à l’avenir
Les primes Rénolution ont été supprimées. Le gouvernement bruxellois annonce un nouveau plan social pour le climat, avec un préfinancement à hauteur de 80 % pour les ménages propriétaires dits vulnérables. Le principe va dans le bon sens : le préfinancement lève le premier obstacle, le plus visible.
Mais il ne lèvera pas les autres. Une aide reste inaccessible à qui ignore son existence, ne sait pas monter le dossier ou ne peut pas le lire. Trois conditions me paraissent donc indispensables :
Un accompagnement de proximité, physique et multilingue, ancré dans les communes du croissant pauvre, capable d’aller vers les propriétaires plutôt que d’attendre leurs demandes.
Des critères de vulnérabilité larges et rapidement publiés. Les plafonds de revenus et les conditions d’accès du nouveau dispositif ne sont pas encore arrêtés. S’ils sont trop étroits, les propriétaires modestes des quartiers populaires — trop aisés pour l’aide sociale, trop justes pour financer les travaux — resteront une fois encore dans l’angle mort.
Un suivi statistique public et annuel, par commune, par quartier et par niveau de revenus. C’est le sens de ma question de mai dernier, et je la reposerai. On ne corrige pas ce que l’on ne mesure pas.
Hasan Koyuncu, député bruxellois
Sources : question écrite déposée le 20 mai 2026 et réponse du ministre ;
IBSA, Focus n°83, « Des inégalités face aux aides à la rénovation des logements bruxellois ? », juillet 2026 ;
La Capitale, 27 juillet 2026.

